S01E04 – 25 mai 2024
Voilà l’épisode à la réplique qui deviendra le titre d’un spin-off. Est-ce que ça a quelque chose à voir ? Non. Est-ce que c’est grave ? Non. Déjà parce qu’on est face à un épisode au concept très fort et vraiment original (à part un aspect plutôt déjà vu mais traité avec originalité). Aussi parce que c’est le premier épisode vraiment très politique, totalement politique, de cette nouvelle mouture de la série. Parce qu’après une critique qui n’en est pas une de l’église chrétienne, on s’attaque à un traitement frontal du fascisme qui rampe, marche, puis court sous la forme d’une fable de folk horror énervée. Mais la vraie question que pose cet épisode est celle d’un univers alternatif qui serait constamment travaillé depuis le début de cette nouvelle ère de Doctor Who.
Tant dans la forme que dans le fond, il y a un côté très réflexif avec elle-même de la série dans cet épisode. Alors pourquoi est-ce que je parle d’un univers alternatif ? Eh bien parce que dans cet épisode, on est vraiment face à ce concept. Ruby se retrouve seul quand le docteur disparait et elle vit loooonguement avant de revenir au point de départ et de retrouver le docteur. Elle a donc clairement vécu une vie dans une sorte d’univers parallèle. La différence avec un épisode comme The Girl who waited par exemple, c’est qu’on n’a pas le point de vue du Docteur une seule fois dans cet épisode. Et j’ai l’impression que c’est plus qu’un choix délibéré.
Dans les épisodes précédents, on voit bien qu’on a trois mondes un peu factices :
- un épisode dans l’espace où les gens ont abandonné les enfants qui ont créé leur propre société.
- un épisode avec un monde vide où l’antagoniste a changé l’Histoire que le Docteur et Ruby rechangent à nouveau, donc concrètement tout s’y passe dans un monde parallèle annulé à la fin.
- un épisode où les humains se battent contre rien tout seuls perdus dans le brouillard, symboliquement un monde qui n’existe que dans sa propre bulle.
Et vient donc ce quatrième épisode où tout ce qui va s’y passer n’aura finalement pas lieu créant ainsi beaucoup plus concrètement, et de façon totalement assumée, un monde parallèle.
Est-ce que cette saison ne serait pas en train de remettre totalement en question la présence du Docteur dans son propre univers ? Est-ce que ce n’est pas une façon, à la fois esthétique et symbolique, de détruire la figure toute puissante du Docteur et de dire qu’il n’existe que dans sa propre tête ? Il ne résout que des problèmes qui à la fin n’auront même pas existé au fond. 73 Yards va encore plus loin et semble détrôner totalement le Docteur de sa propre série. Pourquoi ? La sensation qui transparait c’est qu’il y a une coïncidence rigolote mais qui n’en est peut-être pas une. C’est l’épisode le plus frontalement politique de la série depuis 2005. C’est un épisode sur la politique que rencontrent le monde et la société réels, extradiégétiques, et donc le Docteur y est obsolète.
Est-ce une perte d’espoir de la part de RTD ? Possible. On dirait qu’il nous est dit ici que non, il n’y aura pas de figure cosmique toute puissante pour nous sauver de la cruauté humaine. D’après cet épisode, pas de formule magique pour nous éviter le fascisme autodestructeur, seulement des actes individuels et une grande dose d’abnégation comme va en faire les frais Ruby. Et c’est aussi là que prend tout son sens cette réplique du Docteur au début de l’épisode : « The rocks and the water, it nevers ends. The war between the land and the sea. ». Ces phrases racontent-elles à la fois le Docteur lui-même, porte-drapeau de toutes les légendes immuables du monde, aussi vieux et infini que la guerre entre la terre et la mer ? Ou bien est-ce qu’il dit par là qu’en fait les humains ne voient pas que tout est une répétition infinie des mêmes guerres et que rien, pas même lui, n’y changera quelque chose ?
Après toute la première intervention, déjà très politisée, de RTD dans l’univers de Doctor Who dans les années 2000, on se retrouve ici dans une version encore plus radicale de ce concept. Doctor Who, dans 73 yards, ne compte pas nous faire oublier le monde extérieur, il nous le met sous le nez sans concession. Cet épisode semble être une continuité intense du travail déjà entrepris par RTD, à savoir sa déconstruction de la persona du Docteur et son oblitération totale. C’est clairement quelque chose qui travaille depuis le début sa première ère et maintenant sa deuxième : que se passe-t-il quand le Docteur n’est pas là ? Déjà dans les années 2000, il avait posé cette question avec Torchwood, puis avec Sarah Jane Adventures. Là, non seulement il repose cette question, y apporte des réponses et le fait dans un épisode qui annonce le prochain spin off, lui aussi très politique dans sa forme.
C’est la raison pour laquelle cet épisode interroge beaucoup sur la volonté de RTD d’écrire Doctor Who. Consciemment ou non, il ne veut plus croire au personnage qui lui semble totalement déconnecté de la réalité. Il s’évertue finalement depuis le début à proposer à tout le monde une vision bien plus réaliste du monde qui empêche l’existence du Docteur. On peut se demander s’il ne trouve pas le Docteur presque dangereux comme concept. Contrairement à Moffat qui l’a ensuite érigé au rang de personnage de conte aussi puissant que le Père Noël, RTD semble vouloir nous dire : non, le Docteur n’existe pas. C’est une position vraiment très particulière, audacieuse et profondément sombre.
Dans cet épisode, tout concorde à ça. Parce que tous les codes de mise en scène, de montage, de musique, sont très sombres, très sobres et d’une violence inouïe. C’est la violence du réel. Le monde alternatif que va vivre Ruby est le vrai monde finalement. Un monde où toustes celleux qui croient au Docteur et qui vont croire un tantinet Ruby, vont se retrouver éjecter du monde, comme le Docteur au début. L’aspect folk horror est extrêmement maîtrisé et on ne peut pas nier à l’épisode un jusqu’au boutisme qu’il perd peut-être légèrement sur la fin en essayant de raccrocher les wagons narrativement. Mais on peut lui reconnaître une certaine radicalité même dans la narration : il n’y a pas d’explication logique, pseudo-scientifique, magique, à ce que vit Ruby dans l’épisode. C’est une formule presque à la X-Files qui veut nous dire qu’il n’y a pas toujours d’explication valable, mais que c’est là, que c’est arrivé, que ça n’a pas totalement de sens, et pourtant. Parce que la fin n’a évidemment pas de sens : Ruby aura toujours vécu ce monde alternatif puisque sans ça, la suite de sa vie avec le Docteur ne peut pas avoir lieu et c’est en contradiction direct avec le fait qu’elle va vivre cette nouvelle vie. C’est comme si finalement elle vivait deux vies en parallèles. Plutôt que de revenir au point de départ, on pourrait presque penser que Ruby se dédouble au début de l’épisode sans qu’on ne le voit.
C’est donc un épisode très puissant pour de nombreuses raisons mais qui peut aussi totalement diviser si on réfléchit au fait qu’il dit que la série n’est au fond qu’un écran de fumée pour ne pas faire face aux vrais problèmes. La seconde ère de RTD est un peu « supérieure » en ce sens qu’elle donne vraiment des petites leçons morales à ses spectateurs, leur montrant que leur amour pour le divertissement qu’est le Docteur est futile voire enfantin. Et peut-être que c’est aussi important d’avoir ce discours à une époque comme celle-ci. Est-ce que Doctor Who est l’endroit approprié pour ? J’ai l’impression que Doctor Who est devenu dès ses premières incarnations l’endroit pour que des gens viennent y proposer leur point de vue et leurs opinions, quitte à remodeler entièrement le personnage et le concept.
Vous trouverez ici la description du déroulé de l’épisode avec une analyse plus précise de certaines séquences voire de certains plans : ANALYSE COMPLETE DE 73 YARDS
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