The Devil's Chord - Analyse complète

Publié le 15 avril 2026 à 09:56

Cette analyse contient des spoilers

Au démarrage de l’épisode, on découvre un professeur de piano et son élève, un enfant d’environ dix ans grand maximum, dans une salle vide, en 1925. L’élève s’ennuie et le prof lui montre alors ce qu’est une musique jouée avec passion avant de lui mentionner l’accord du diable, facile à jouer, et qui, d’après la légende, invoque le démon. Et ça marche, puisque quelqu’un toque depuis l’intérieur du piano : c’est Maestro qui en sort. Le costume est magnifique, le jeu d’acteurice est fantastique. Mais déjà rien que là un problème se pose : pourquoi là, ce jour-là, Maestro a pu apparaître ? L’accord du diable a déjà été joué depuis le moyen-âge, sinon, le professeur ne le connaîtrait pas. Donc Maestro a pu apparaître avant, non ? Et donc si c’est le cas, iel a déjà pu manger la musique des gens et en 1925, le problème devrait être déjà très grave, non ? Et si tout ça est lié au fait que Maestro est libéré grâce aux évènements du 60e anniversaire, pourquoi ça se passe en 1925 ? Tout ceci peut tout à fait être expliqué par n’importe quelle entourloupe de science-fiction, mais ça devrait être mentionné et expliqué et ça ne l’est pas.

Le professeur qui aime passionnément la musique malgré son aspect de petit fonctionnaire est le personnage secondaire le plus intéressant de l’épisode et malheureusement n’aura droit qu’à cette scène. Il semblait évident pourtant que c’était sur un personnage pour qui la musique est devenu un métier sans étincelle, confronté à des enfants qui s’ennuient de la musique, que se concentrer aurait été absolument génial et efficace. Plutôt qu’un groupe mondialement connu, un personnage « lambda » devrait être le centre narratif, car c’est ce qui fait, dans sa version moderne du moins, toute la saveur de la série. Les gens qu’on n’imagine pas être important, sont les plus importants. Mais dans cet épisode, ce message s’est perdu en cours de route.

 

En revanche, la présentation tant narrative et de mise en scène du fait que le vrai personnage de cette séquence était le prof et non l’élève est plutôt sympa. On découvre que le gamin était Henry Arbinger, jeu de mots sur Harbinger, une création de Maestro. Je suis non-binaire (plus précisément genre fluide), et je redécouvre le dialogue où le prof appelle Maestro « him », sauf que c’est « them ». En soi c’est très bien de pousser des personnages et des acteurices non binaires, je suis plus que pour bien évidemment. Ce dialogue n’a en revanche pas beaucoup de sens puisque rien ne fait masculin, du point de vue d’un monsieur de 1925, dans le style vestimentaire et de maquillage de Maestro. La voix peut-être ? et encore. Mais admettons, c’est maladroit, mais ça œuvre pour une représentation. Je suis peut-être quand-même déçue que la drag queen non binaire, premier personnage du genre dans la série, soit littéralement un démon, voire le diable.

 

Maestro fait sortir visuellement des notes de musique du bonhomme et les mange : la magie est présente donc dans ce nouvel univers et ça, c’est très cool. Puis Maestro fait un regard caméra, en disant « now » et démarre la musique du générique au piano pendant que le générique commence à l’image. La série prend donc formellement conscience qu’elle est une œuvre de fiction. Intéressant : à voir où ça ira, car pour l’instant, pas d’indication à ce niveau-là.

 

Exit donc le potentiel combat entre la vieille Angleterre en tweed et la drag queen moderne, et place au jukebox du Docteur dans son Tardis et Ruby qui veut aller voir les Beatles. (Un élément chouette : le docteur utilise des boutons sur la console du Tardis qui sont au style des cristaux du Tardis du Treizième Docteur.) S’en suit alors la séquence où ils changent de vêtements pour avoir l’air de vivre dans les années soixante. D’un point de vue de production design, ce plan utilise enfin vraiment le potentiel de cet intérieur de Tardis et c’est cool. J’adore le côté fashion de ce Docteur, c’est hyper marrant et on sent qu’il prend un plaisir fou à le faire. Malgré tout, je pense qu’il aurait fallu qu’il fasse toujours des petites erreurs, qu’il aille trop loin dans les costumes, parce que le principe du Docteur, c’est d’être ce personnage qui a l’air de détonner un peu avec son environnement et pas de se fondre dans la masse. Mais peut-être que « se fondre dans la masse » est une thématique extra-diégétique à étudier pour cette ère sous l’égide de Disney, qui, ils ne s’en cachent pas, essaient de plaire à tout le monde et donc de…se fondre dans la masse.

 

A la limite on pourrait arguer que le Neuvième Docteur a un costume un peu passe partout et JUSTEMENT, c’est là où il est très bien choisi. C’était le retour du Docteur à l’écran et on le découvrait donc dans cette séquence où, sur des photos, il semblait avoir été là à différentes époques sans trop détonner, mais en restant reconnaissable. A ce stade de la série, en 2005, où de nombreux.ses novices allaient le découvrir et où les connaisseur.ses se demanderaient comment il avait pu passer inaperçu toutes ces années, ce choix de costume faisait grandement sens. Mais fin de la parenthèse.

 

Vient ensuite le premier couloir vide après ce Tardis vide. Ruby et le Docteur utilise le pouvoir du scénario (There’s always a Janet) pour faire croire à une cantinière que si si, eux deux, sappés comme des artistes, sont là pour servir le thé. Et ils voient alors les Beatles derrière une vitre enregistrer une chanson pas mélodieuse aux paroles nulles et non avenues. C’est pas affreux, juste naze. Alors ils vont voir une autre chanteuse, puis un orchestre, et même constat. Tout le monde les laisse rentrer, personne ne réagit jamais. Finalement, ils ne se fondent pas dans la masse, ils s’imposent.

 

Terrible : le fun a disparu. Et à la cantine, ils voient sur un journal que comme la musique fun a disparu, l’Histoire a changé. Mais heureusement, pas trop puisque les Beatles se sont quand-même rencontré et que la mode des années soixante est bien la même et que le passé du Docteur n’a pas changé puisqu’il se souvient bien des années soixante à Totters Lane. C’est incohérent, mais à la limite, c’est pas bien grave et c’est pas la première fois.

 

Tandis que la femme âgée que l’on a déjà vu dans the Church on Ruby Road et Space Babies dans deux autres rôles parle de sa vie de cantinière, Ruby et le Docteur vont parler chacun à un Beatles (un Beatle ?). Paul semble adorer la musique et être doué et John voudrait juste une petite femme et une maison avec jardin. Et là, quand Paul fredonne une musique mélodieuse, Maestro apparaît dans les reflets des cuillères. L’effet est saisissant ! Mais pourquoi les gens s’énervent-ils alors ? Pourquoi Paul s’énerve-t-il ? Ils ne voient pas les reflets et ne connaissent pas Maestro puisque personne ne lea mentionne comme la raison de la mort de la musique. Et ils aiment la musique donc… Je me fais des nœuds au cerveau.

 

Le Docteur décide non pas d’aller provoquer de la musique partout en ville, mais de faire installer un piano sur un toit là où on ne voit personne et aucune réaction de qui que ce soit. Mais peut-être est-ce pour se protéger de l’ennemi qui pourrait apparaître et mettre en danger les gens. Admettons. Et là, c’est une opportunité manquée de rendre le Docteur quirky comme il sait l’être. Ils demandent à des déménageurs d’installer le piano alors qu’il pourrait le faire sortir dans un plan absurde et rigolo du Tardis en mode « ça fait un bail que j’attends d’utiliser le piano ! ».

 

Il mentionne Susan qui est avec son vieux lui et confirme qu’elle est sa petite fille, mais il ignore s’il l’a déjà eu où s’il l’aura parce que la vie d’un timelord est timey wimey : ça, franchement, belle trouvaille ! Il précise d’ailleurs que Gallifrey et son espèce ont été anéantis dans une explosion cellulaire à travers la galaxie et que du coup, elle est probablement morte. Trouvaille intéressante également.

 

Il demande à Ruby de jouer du piano debout et c’est peut-être un détail pour vous, mais elle préfère jouer assise et c’est aussi bien. Et là on voit des gens aux fenêtres qui apprécient entendre de la belle musique contrairement à Paul qui s’en était énervé plus tôt.  C’est pas très clair. Ils ont peur de la musique mais l’apprécient et c’est ce qu’il faut retenir. Soudain Maestro sort du piano en riant comme le Giggle du Toymaker : damned. Deuxième épisode de la saison et à nouveau le Docteur a peur et part se cacher. Ruby lui dit « you never hide » mais du coup, pour de nouveaux spectateurices (et c’est l’ambition de cette saison une) ce n’est pas vraiment évident, il aurait fallu un épisode entre les deux pour le prouver, ou bien un prologue où on le voit affronter plein de monstres avec Ruby dans un montage cut en musique par exemple, iconisant un peu ce Docteur rapidement tout en esquivant le problème du nombre d’épisodes réduits.

 

Maestro offre une performance vraiment spooky et originale, bien qu’on ne ressente pas le danger puisque tout se passe dans une ruelle vide. Maestro dit « être la musique » et que « la musique lui appartient », qui est une ligne de dialogue assez iconique. Franchement, la promesse de présenter un panthéon de divinités extravagantes et flippantes est pour l’instant plutôt tenue ! D’autant que la séquence se paye le luxe de vraiment travailler le son avec le Docteur qui utilise son tournevis SONIQUE pour annuler tous les sons et Maestro de le contrer avec un diapason dans une flaque d’eau dans un plan très léché.

 

De son côté, la mamie que l’on voyait par la fenêtre plus tôt (June Hudson) se met à jouer du piano parce que ça l’a inspiré. Comme si elle en était jusqu’alors interdite, mais…pas vraiment, si ? Et Maestro se déplace de piano en piano (et ça, c’est super cool) pour venir lui bouffer sa musique et la tuer en hors champ. Pendant ce temps, le Docteur comprend que Maestro est du Panthéon et vient d’au-delà de l’univers. Franchement c’est hyper cool et on aurait envie justement que l’objectif de la saison soit d’aller au-delà de l’univers. Bon le Docteur qui appelle Maestro « this thing » plusieurs fois alors que c’est un personnage non-binaire, c’est très maladroit et probablement pas voulu, mais ça la fout mal.

 

Pour expliquer un peu aux nouveaux spectateurices, Ruby dit qu’elle ne comprend pas pourquoi elle connait la musique à son époque et le Docteur l’emmène dans le Tardis pour lui montrer que l’Histoire peut changer. Ça c’est bien, c’est de la mise en images, plutôt que du dialogue ! Mais à nouveau, on les retrouve dans un Londres dévasté et vide et en fond vert, statiques devant le Tardis comme à chaque épisode ou presque. Aucune interaction avec le décor, comme pour la scène des dinosaures dans Space Babies. C’est assez symptomatique de cette ère Disney : beaucoup d’effets de manches mais pas de mise en pratique.

 

Suite à cela, Maestro les emmène dans un lieu conceptuel tout noir avant de contrôler le Tardis avec de la musique, prouvant qu’iel est surpuissant.e et c’est un peu le problème de ce genre de personnage puisqu’on peut légitimement se demander pourquoi iel ne fait pas un truc similaire au climax plutôt que de rester coincé.e dans une salle d’orchestre vide. Mais bon. Maestro explique être l’enfant du Toymaker et la notion de père apparaît à nouveau après que le Docteur ait été pris pour un papa dans Space Babies. Après avoir mentionné Susan, ça ne peut pas être anodin et c’est donc bien le début de l’arc « papa » du Docteur que l’on voit dans cette ère. Ere sous le contrôle artistique de la firme aux grandes oreilles qui aime les valeurs familiales traditionnelles…

 

De retour dans le studio vide, Ruby et le Docteur décident d’essayer de trouver l’accord de bannissement : si un accord de musique invoque Maestro, alors l’inverse doit être plausible. Et là, ils entendent la musique qui était jusqu’alors extradiégétique et le Docteur dit qu’elle était extradiégétique ! La série prend donc vraiment conscience d’être une fiction ! Et là ce qui aurait pu être génial n’a pas lieu : lorsqu’il se rend compte de ça, le Docteur devrait décider de franchir les limites de la diégèse, mais ce n’est pas le cas et l’épisode continue comme si cette remarque n’avait aucune importance.

 

Maestro dit ensuite un non-sens en prétextant que Ruby serait la dernière sur Terre à avoir de la musique dans son cœur, mais Paul en a, June Hudson en avait et donc ça ne semble pas être le cas. Ruby se met à chanter et Maestro détecte une chanson cachée dans son âme, à savoir celle du jour de sa naissance. Là, ma mémoire me fait défaut : la musique du jour de sa naissance était intradiégétique ? Je ne sais plus, mais ça semble un peu étrange qu’il y ait une musique aussi claire dehors dans un village près d’une église à cette date. Mais admettons. Lorsqu’à nouveau de la neige sort de nulle part, Maestro mentionne alors que le « Oldest One » était présent à la naissance de Ruby et que c’est impossible. On comprend donc que ce sera ce Oldest One qui sera l’antagoniste de la fin de saison et cet effet d’annonce est plutôt très réussi ici.

 

Le Docteur prétend ensuite que le piano sur lequel il se met à jouer est un piano puissant : sauf qu’il n’a jamais été question que les instruments avaient une puissance, mais que les musiques provenaient du cœur des gens. On sent bien que l’épisode ne maîtrise pas bien ses règles et ne les dispose pas suffisamment clairement dans le déroulé de la narration. Mais le climax est esthétiquement intéressant : Maestro récupère des violons de façon étonnante, les notes de musique apparaissent dans les airs et les personnages les voient, laissant penser que c’est la présence de Maestro qui permet ça. Et le battle de musique qui a lieu n’est pas fou musicalement parlant mais fonctionne quand même relativement bien. Le Docteur trouve l’accord (parce qu’il a vécu, aimé et perdu, comme la majorité des gens, et ça n’explique rien à comment il l’a trouvé parce qu’encore une fois les règles sont floues).

 

Malheureusement, il se plante sur la dernière note (mais comme on ne sait pas comment il peut trouver l’accord, l’investissement spectateur est limité) et il finit dans un tambour et Ruby dans un violoncelle, ce qui est une excellente idée visuelle bien flippante pour le coup. Et là : John Lennon débarque sans raison apparente dans le couloir où Maestro a jeté le piano et commence à jouer un accord que Paul termine en arrivant lui aussi sans raison apparente. Le couloir est bien sûr vide hein, rappelons-le. Du coup, ils bannissent Maestro sans l’avoir vu et ont découvert des notes volantes au-dessus d’un piano et ne s’en sont pas ému. Ruby et le Docteur son libérés et Maestro lance un « the one who waits is almost here », annonçant que ça va barder pour les fesses du Docteur en fin de saison.

 

Sur le toit, Ruby et le Docteur entendent alors des gens faire de la musique (notamment un type chanter Figaro parce que c’est original…) et le Docteur avertit Ruby qu’il y a toujours un twist à la fin avant DE FAIRE UN REGARD CAMERA ET UN SOURIRE. Aurons-nous une explication au fait que le Docteur est conscient d’être dans une série télé ? Who knows. S’ensuit sans logique apparente une scène de danse très cool avec une musique sympa et catchy mais pas expliquée. On renoue alors avec l’ambiance semi-comédie musicale de Church on Ruby Road : esthétiquement ça se tient, mais un indice d’explication aurait été bienvenu. D’autant que le « fils » de Maestro, Henry Arbinger, arrive à un moment dans la séquence pour les voir danser alors qu’il avait disparu plus tôt donc : pourquoi ? comment ?

 

Avec cette envie de danser communicative, on retrouve le Docteur et Ruby faire de la musique sur le passage piéton où ils ont posé le Tardis, qui émet des notes quand on saute dessus. Comment ? On l’ignore. Maestro aurait laissé un peu de magie musicale en partant ? Excellente idée en soi, mais est-ce que ça aurait pu être précisé ? On aurait pu voir le Docteur se lancer dans une comédie musicale sans trop savoir pourquoi, trouver ça cool et chanter que « wow, la magie de la musique est encore un peu là » et ça suffisait à faire ces deux dernières séquences pour le kiff ET en les expliquant. Mais non, décidément, cet épisode s’acharne à ne pas dévoiler les règles de l’univers qu’il instaure.

 

C’est très dommage parce que c’est un épisode qui a tout pour être excellent et il se contente d’être potentiellement excellent. Qui plus est, si le panthéon est aussi un concept excellent, voir une de ses divinités se faire rétamer en un épisode après avoir vaguement bousculé deux trois instruments dans une salle de musique vide de monde en ayant tué seulement une vieille dame frêle au passage, c’est un peu mince et anticlimactic.

 

C’est donc bien ce problème de conséquences visibles que cet épisode met en avant : tout est là pour être fantastique et ça reste agréable à voir, mais l’esthétique de production est trop vide pour qu’on puisse se rendre compte des enjeux. Ça lisse beaucoup les épisodes pour en faire des objets reconnaissables, mais qui ne feront peur à personne. Mais est-ce que ce n’est pas là la clé du problème ? Peut-être que c’est exactement ce que les exécutifs derrière souhaitent : ne pas terrifier qui que ce soit pour que tout le monde regarde. Au final, à extraire de sa substantifique moëlle un concept formidable comme une divinité qui mange la musique de l’âme des gens, on n’obtient pas quelque chose qui rassure tout le monde, mais quelque chose qui n’attire pas grand monde. Le vide est l’ennemi du bien.

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